Francine Labelle participe à un reportage sur le vieillissement.
Francine LABELLE est professeure et historienne d’art. Sa démarche personnelle sort du lot et sa foi en la vie, surtout ce que nous en faisons, inspire à bien des égards.
La vieillesse
Moi j’essaie d’y aller au jour le jour. Yves, mon compagnon, a un cancer. Les probabilités seraient qu’il parte avant moi. Ma grande question demeure alors : est-ce que je vais être capable de rester ici toute seule à cause des coûts – on est à 1 000 $ de chauffage par année, parce que c’est quand même une grande maison, avec des espaces pour créer etc. Mais ma spiritualité est telle que je « demande » un endroit, pour créer, un lieu où ça continue. Ça devrait porter fruit…
Une chose est certaine : je ne me vois pas dans un CHSLD, c’est de la schizophrénie sociale. Je ne veux pas me retrouver là et si j’y suis « forcée » je sais comment partir, comment respirer pour en finir. C’est un peu comme faire de l’apnée. Mais disons que j’ai encore bien des choses à vivre…
Regrets
J’ai vécu une très grosse peine. Je venais de terminer les Beaux-Arts, nous étions dans les années 1980. Un jour le père de mes enfants est parti au Portugal. Je me suis retrouvée seule avec une fille et un fils qui a eu beaucoup de mal à intégrer le départ de son père. Peindre m’a beaucoup aidé. J’ai été ensuite avec un autre homme et cela ne s’est pas bien passé. Mon fils est parti à son tour. J’ai dû faire de deuil de mon fils vivant, sachant que j’étais pour le revoir. J’étais présente sur les réseaux sociaux pour cette raison, pour qu’il me rejoigne à nouveau. Ma fille l’a retrouvé il avait 38 ans; il vivait en Europe. Il est finalement revenu me voir. Quand il avait 4 ans, il avait planté un noyau d’avocat et du moment qu’il a vu la plante qui existait toujours, il est redevenu le fils qui retrouve sa mère. Un grand moment de réconciliation ! Aujourd’hui il va bien, il est ingénieur en aéronautique, son épouse est britannique et ils habitent Grenoble.
Moments marquants
J’ai fait toute une démarche en me rendant dans l’ouest canadien et en faisant la rencontre, par « hasard », d’un shaman Ojibway. Il me disait, tu « call » ce dont tu as besoin, mais attention à la livraison parce que quand ça arrive, tu es pognée avec. C’est du bouddhisme sans le renoncement. Tout arrive à partir du moment que tu es aligné dans une relation avec le tout. La vision amérindienne est très quantique du fait de cette relation est faite avec tout ce qui entoure.
Mais il faut que tu « call » le « Great spirit » avec précision. Je donne un exemple. J’étais à Montréal et j’avais besoin d’un local. J’ai fait ma liste et j’ai « callé » : minimum 2 000 pc, accessible, stationnement, près d’un métro pour que les gens de la grande couronne de Montréal puissent venir facilement. J’avais oublié de mentionner le chauffage. J’ai eu un local de 5 000 pc mais on a gelé…
Vieillir c’est la même chose: si je reste centrée, si je « call », je vais me retrouver avec des gens créateurs et sympathiques qui associent et transforment, loin de la déprime et du fatalisme.
Tu viens vivre tes expériences de ton vivant, mais tu ne portes rien, tu vois tout le monde dans leur pouvoir et tu t’entraides. Puis, à un moment donné tu changes de poste. Mourir c’est juste changer de poste. J’ai vécu le « out-of-body experience » où tu as la sensation de flotter dans les airs. Tu vois ton propre corps de l’extérieur. Cela m’a aidé à mieux intégrer ce concept. Mais j’ai encore des affaires que je veux vivre et ça me prend de la matière, comme pour peindre.
J’ai fait du rebirth. Ici maintenant. Cela m’a aidé à mieux comprendre l’esprit quantique (1) tout en m’a apportant une certaine forme de paix, ce qui fait que l’angoisse de la mort ou de la vieillesse, je ne l’ai pas. Par conséquent, j’ai tendance à rencontrer des gens qui pensent un peu comme moi ou qui ont entamé une démarche personnelle. D’ailleurs cela se voit sur le visage d’une personne si sa vie se limite à consommer, exister sans chercher…il y a les yeux, très révélateurs, puis la bouche qui prend une forme plus atrophiée. C’est fascinant. Tout y est inscrit.
Perception de la vieillesse
Ce que je perçois comme important c’est la question touchant la forme physique. Je me suis intéressée à la guérison par les plantes, une façon de préserver la mémoire…je garde un poids santé, je me tiens en forme. Tout ça aide énormément. Et puis je prends ma place, celle que je me donne, mais ce ne fut pas toujours ainsi. Toute petite, je « disparaissais » quand je pouvais. Quand j’ai réussi à faire ma première ligne droite sur une toile, je me suis rendue compte de ma position. Je me suis mise à aimer dessiner : je prenais ma place, dans mon lieu, mon atelier, mais je demeurais terrorisée d’aller dehors. J’ai eu besoin d’argent et cela m’a forcé à aller vers l’extérieur: il fallait que je me trouve des étudiants et c’est arrivé. Si tu demandes rien à l’univers, il n’arrive rien. Tout ce discours de « faut se contenter de ce qu’on a » m’horripile au plus haut point, il faut demander.
Mais ce problème de perception est beaucoup plus profond.
C’est une question d’éducation, parce que ce rapport de relation globale avec le monde aide à accepter, on se sent porté. Habitée par un tel état de conscience, une personne malade déciderait par exemple de mourir au lieu de vivre l’insupportable. Pour le moment on entretient un climat terreur chez les personnes âgées, le péché, l’enfer…c’est épouvantable, alors que si elles étaient plus en symbiose avec ce qui a été, est et sera on éliminerait plein de souffrances. La religion nous a mis à genoux pendant des siècles, c’est encore d’actualité pour certains; elle oblige à faire pénitence. Aujourd’hui le fait religieux a pris une forme plus technologique: la dépendance aux réseaux sociaux, aux outils qui nous en permettent l’accès font que nous continuons à être soumis, ce qui cause un déséquilibre.
Et quand il y a déséquilibre peu importe lequel, existentiel, religieux, technologique ou autre, des décisions sont prises qui ne sont pas en harmonie avec qui tu es vraiment. Comme celle d’accepter de quitter ton village, ton quartier pour vivre dans des résidences pour ‘vieux’ ou retraités actifs vendus comme le nirvana, un lieu hyper sécuritaire, où tout est organisé pour toi, où on prendra soin de toi quand tu seras malade…
La pandémie a un peu remis les pendules à l’heure, mais il reste du travail à faire comme société pour changer cette perception.
(1) Esprit quantique: là où l’esprit et la matière sont intrinsèquement liés, ce qui fait que ce qui existe dans notre réalité demeure pur potentiel. Ainsi nos sentiments auraient le pouvoir d’attirer magnifiquement des situations dans notre vie. Toute expérience existe dans le champs quantique.
Gracieuseté de Louise Larivière, autrice de « Âge VITAL, mémoire de terrain », un ouvrage célébrant la vitalité des ainés de Lanaudière et auquel participait Francine Labelle en juin 2023. Le mémoire présente les propos de près de 100 ainés qui ont répondu à cinq questions précises sur le vieillissement, la reconnaissance, le transfert de connaissances et les milieux de vie.